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 Les Thessaliennes

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tlina
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Date d'inscription: 26/02/2009

MessageSujet: Les Thessaliennes   Jeu 26 Fév - 14:08

C'est une nouvelle que j'écris en m'inspirant d'un mythe grec...

Chapitre 1

La tour

Aux temps anciens, il y avait en Thessalie, au nord de l'Hellade, une haute et fière place-forte. Elle se dressait sur une colline rocheuse entre les champs verdoyants, non loin de la mer ; les troupeaux de chèvres, de moutons et de boeufs paissaient au pied des remparts, et les éleveurs et paysans regardaient ces murs avec gratitude, car c'était grâce à eux qu'ils connaissaient la paix. La place-forte n'avait pas de nom propre, alors on l'appelait domaine du roi Eolos.
Parfois montaient ou descendaient de beaux cortèges, dames aux cheveux oints et aux péplos ouvragés, hommes armés de javelines de bronze, et tous à cheval – richesse inouïe ! Alors on savait que l'un des fils, ou l'une des filles mariées du roi, venait rendre visite à son père. Ils étaient beaux, et nombreux, les enfants d'Eolos, et c'étaient tous des rois ou des reines. Seules restaient au palais quelques fils encore jeunes, qu'on voyait chasser sur les terres autour de la forteresse avec des escortes de serviteurs et de chiens jappant, et des filles non mariées, qui sortaient peu, comme le veut la coutume. Vraiment, c'était une belle famille que les seigneurs de Thessalie. Eolos lui-même, le roi, était le fils d'Hellèn, qui avait donné son nom à toute l'Hellade ; ses frères Doros et Xouthos régnaient sur de grands domaines, au sud. Sur toutes les terres où on parlait les langues d'Hellade, tous les rois et seigneurs étaient apparentés à ce roi-là, d'une manière ou d'une autre. Les Thessaliens étaient fiers d'être les sujets d'un tel homme, et ils s'enorgueillissaient en regardant la forteresse.
Pourtant, sur le flanc nord de la place-forte, il y avait une tour sombre sur laquelle personne ne posait les yeux. On l'évitait, même. La seule présence de ces pierres était un démenti à la fierté des paysans du nord. Cette lourde construction carrée, bien sombre à côté des pierres sèches et blanchies du domaine d'Eolos, on aurait préféré qu'elle n'existât pas. C'était une tache noire sur le ciel bleu de Thessalie.
Tous les matins et tous les soirs, deux serviteurs se rendaient à cette tour pour y déposer des paniers et une cruche. Personne d'autre n'y avait accès. Personne ne parlait jamais de cette tour, ni de ce qu'il y avait à l'intérieur. Presque personne ne savait, et d'ailleurs personne n'avait envie de savoir. La tour faisait peur. Des cris étranges en sortaient, parfois. Ceux qui les entendaient frissonnaient terriblement, et il leur fallait une bonne gorgée de vin doux, mêlé d'eau et de miel, pour s'en remettre. Alors nul ne s'approchait de cette tour. Et il eût été impossible de regarder à l'intérieur pour voir son contenu, car les murs en étaient hermétiques, à part une petite lucarne où même la lumière du soleil ne pouvait entrer.
Seul l'oeil d'un dieu aurait pu voir à l'intérieur, et voici ce qu'il aurait trouvé : une petite pièce noire comme la nuit, même à midi, suintant d'humidité ; des lézards et des couleuvres gigotant dans les fentes du mur – eux seuls savaient comment entrer et sortir ; au plafond, des araignées ; sur le sol, des flaques boueuses, des quignons de pain moisis que même les rats n'osaient pas toucher (et pourtant il y en avait), des éclats de terre cuite, les paniers du jour contenant un peu de nourriture et une cruche d'eau croupie, et dans un coin, prostrée, pelotonnée en une boule étonnamment petite, une chose vivante, une femme.
Elle était pâle, hâve, les bras osseux, les cheveux gris, et pourtant elle était encore jeune. Des sanglots secouaient son corps cassé. De temps à autre, elle relevait la tête, se jetait contre les murs, grattait la pierre, s'y écorchait les doigts, s'y retournait les ongles, mais grattait, grattait comme si elle pouvait fendre la paroi humide. Et, s'acharnant, elle tapait, tapait du poing sur le mur, et invariablement retombait dans un gémissement...
Elle pleurait, tête entre les bras ; ses cheveux gris ébouriffés tombaient alors jusqu'à ses pieds. Et puis, comme furieuse, elle se cabrait, et hurlait :
- Mes enfants ! Rendez-moi mes enfants !
Et quand, le soir, ces cris résonnaient dans la tour et se faisaient entendre jusqu'à l'intérieur de la forteresse, jusqu'aux oreilles du roi Eolos, celui-ci sentait une ombre passer sur son âme, fronçait les sourcils, et faisait semblant de ne pas entendre.
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